Comment l’intelligence artificielle (IA) bouleverse les métiers du jeu vidéo

ChatGPT et les nouvelles IA : impacts dans l'industrie du jeu video

Les évolutions technologiques apportent régulièrement de profonds changements à de multiples niveaux de la société et l’industrie du jeu vidéo ne fait pas exception. Intrinsèquement lié à l’informatique de façon générale, notamment pour le volet technique de la production des jeux, le milieu vidéoludique suit et s’adapte logiquement aux dernières innovations en termes de moteurs graphiques ou de langage de programmation. Cette relation presque symbiotique est essentielle aux studios pour parfaire leurs processus de création et proposer des expériences à la hauteur de la concurrence et des attentes des joueurs de plus en plus hautes. Au milieu de ces bouleversements technologiques, l’arrivée de l’intelligence artificielle générative fascine autant qu’elle effraie. Entre son potentiel qui fait rêver les uns et ses potentielles conséquences à de multiples échelles qui terrifient voire ulcèrent les autres, l’IA n’a pas fini de faire parler d’elle dans l’industrie du jeu vidéo, pour le meilleur et pour le pire. En 2023, le cabinet Bain & Company publiait notamment une étude estimant que 50% des jeux vidéo seraient développés, au moins en partie, grâce à l’IA d’ici 5 à 10 ans.

De nombreux professionnels du secteur se sont d’ores et déjà emparés du sujet : certains y voient une panacée dans un contexte financier particulièrement épineux tandis que d’autres la considèrent comme une menace pour le milieu tout entier. Mais quels peuvent être les impacts concrets de l’IA à l’échelle de l’industrie et de ses professionnels ? La question est notamment abordée dans une étude complète de décembre 2025, produite par l’association française Game Only s’est associée avec la DREETS Auvergne-Rhône-Alpes et l’Université Grenoble Alpes.

Cet article s’appuie sur cette étude ainsi que d’autres sources pour présenter une vision condensée de l’impact de l’IA sur les métiers du jeu vidéo et les entreprises associées. Le sujet est d’importance dans la mesure où énormément de métiers sont concernés de même que chaque catégorie de jeux : indépendants, jeu service, serious games, tous les genres de jeux pourront voir leurs processus de création bouleversés.

Différents impacts pour différents métiers : l’IA va-t-elle tous nous remplacer ?

L’IA dans la création Artistique

Les graphismes

La création graphique est probablement le secteur où l’IA fait le plus de bruit. D’une part, car il s’agit de l’aspect strictement “visuel”, donc le plus visible et d’autre part, car n’importe quel jeu vidéo, du shooter AAA au serious game, nécessite, à un moment ou à un autre, de cadrer une direction artistique. Il y a encore peu de temps, la réflexion artistique était probablement une étape des plus chronophages de la pré-production d’un jeu : entre l’idéation puis la réalisation de concept-arts, nécessairement suivies de longues heures de discussion, d’itération et d’exploration. Inventer l’identité visuelle d’un jeu vidéo ou d’un serious game n’est pas quelque chose qui se fait en quelques minutes.

C’est pourtant ce qu’aimeraient promettre, sur le papier, les IA comme Midjourney et DALL-E. Sans prétendre créer une direction artistique entière en quelques prompts, ces outils génératifs entendent accélérer drastiquement le prototypage et l’élaboration des premières pistes visuelles d’un jeu. Forcément, de telles pratiques menacent les métiers dédiés à cette recherche exploratoire, notamment les Concept Artists. Ces derniers doivent alors redoubler d’efforts pour conserver leur crédibilité et ce, en montrant qu’ils sont non seulement qualifiés d’un point de vue technique, mais aussi à même de délivrer une réflexion critique sur les pistes artistiques les plus pertinentes pour le projet.

L’audio, le sound design

Le jeu Clair Obscur: Expedition 33 l’a démontré de la plus belle des façons : une excellente bande-son peut devenir un argument de vente à elle-seule pour un jeu vidéo. Si Sandfall Interactive a brillé grâce à l’incroyable travail de Lorien Testard, Alice Duport-Percier et l’Orchestre Curieux, d’autres studios avec moins de temps et de moyens peuvent faire le choix d’outils IA dédiés à la création musicale comme Suno ou Loudly.

En parallèle de la musique, les effets sonores et même les doublages de personnages peuvent également être confiés à ces outils. Par exemple, un serious game dont l’accent ne serait pas forcément mis sur la qualité des voix de ses personnages mais plutôt sur le message de fond qu’il souhaiterait porter pourrait faire le choix d’une génération par IA. Dans un autre exemple, HoYoverse, le studio derrière Genshin Impact, avait employé l’IA pour imiter la voix d’un doubleur d’un des personnages de Tears of Themis (dating sim) et remplacer ce dernier qui n’était plus disponible pour occuper ce rôle. À noter que le voice-actor en question avait donné son accord.

La narration, les scénarios

De la même façon que Midjourney ou DALL-E accélèrent la recherche exploratoire en termes visuels, les IA conversationnelles ou LLM (Large Language Models) impactent directement les métiers de Scénariste et de Narrative Designer. Ces IA peuvent aider à la création de l’intrigue d’un jeu mais aussi à renforcer l’immersion des joueurs en proposant des PNJ plus authentiques et naturels. Les dialogues de jeux vidéo, historiquement scriptés, peuvent désormais, en théorie, s’apparenter à de véritables conversations initiées par les joueurs et générées par l’IA en cohérence avec l’univers du jeu en question. À une échelle plus réduite, l’IA peut également aider à diversifier les réactions des PNJ en proposant plusieurs variations d’une même réponse. En 2023, Ubisoft a notamment dévoilé Ghostwriter, une IA dédiée à la génération de barks, de brèves réponses contextuelles d’un PNJ selon des situations déclenchées par les joueurs.

L’IA dans la production technique

La programmation

Plusieurs outils IA sont proposés par diverses entreprises dans le but spécifique de rédiger un code ou de détecter des bugs dans ce dernier. Si les IA généralistes comme ChatGPT peuvent faire des propositions, les IA spécialisées comme celle de GitHub sont plus populaires car mieux à même de comprendre les besoins d’un studio. Les programmeurs peuvent être impactés par le déploiement généralisé d’outils IA spécialisés de la même façon que les artistes pour la partie créative d’un jeu : l’expertise technique ne serait plus l’atout essentiel pour se démarquer mais davantage un esprit de curation à même de faire comprendre le plus précisément possible à une IA ce que l’on souhaite voir pour ensuite sélectionner ses meilleures propositions et la faire itérer jusqu’à obtenir le résultat désiré.

Le Gameplay, les mécaniques de jeu

Avant même d’intégrer du code généré en partie ou non par IA, certains studios intègrent l’IA au cœur de leur gameplay. L’idée n’est pas de laisser l’IA « créer » le gameplay mais de l’utiliser comme la base de l’expérience de jeu. Par exemple, le studio Meaning Machine est actuellement en train de développer Dead Meat, un jeu d’enquête dans lequel le joueur incarne une inspectrice de police devant mener l’interrogatoire des suspects. Plutôt que de se reposer sur des dialogues à choix entièrement scriptés, le jeu propose d’utiliser une IA de type LLM pour rédiger directement les questions posées aux personnages qui, en retour, répondront en toute cohérence.

De façon intéressante, l’IA générative vient donc améliorer l’IA classique des jeux vidéo. Bien avant l’avènement de ChatGPT et consorts, le terme d’IA était universellement utilisé dans le gaming pour désigner les personnages auxquels le joueur est confronté : le Xénomorphe d’Alien: Isolation est particulièrement réputé pour son IA capable d’analyser les comportements du joueur et d’agir en conséquence pour mieux le piéger. Le tout, pour un jeu sorti en… 2014, soit pratiquement 10 ans avant la généralisation de ChatGPT.

Quality Assurance et Mock Review

Plusieurs sociétés se sont spécialisées dans l’évaluation de builds envoyées par des studios. Le travail de ces entreprises consiste à analyser des jeux encore inachevés et à délivrer des avis clairs sur la qualité du jeu, son potentiel commercial ainsi que des recommandations pour améliorer tel ou tel aspect. Une telle activité, que l’on devine soumise à un jugement avant tout humain, pourrait être déléguée à une IA spécialisée qui, avec le bon algorithme, serait à même de rendre un avis circonstancié sur la qualité de tel ou tel projet.

L’IA dans le marketing et la communication des jeux vidéo

Le marketing et la communication, qu’il s’agisse des jeux vidéo ou de n’importe quelle autre industrie, ont pour particularité de mêler des besoins en analyse et en créativité. Dans les deux cas, l’utilisation d’outils IA peut se faire à des niveaux très variés. Analyser le marché du metroidvania pour positionner son projet, identifier les meilleurs canaux de communication pour promouvoir son serious game, créer une roadmap complète pour faire la promotion d’un tactical-RPG, analyser les résultats de cette dernière… Toutes ces tâches pourraient être confiées à des IA spécialisées et généralistes, demandant encore une fois aux professionnels de non seulement savoir faire une lecture critique des propositions de l’IA mais également de se distinguer par une capacité de réflexion et d’idéation qui dépasse la stricte compétence technique.

Si les promesses de l’IA ont de quoi faire rêver plus d’un studio, il est important de nuancer cet état de fait en gardant plusieurs éléments en tête. Si on met de côté les questions éthiques, remplacer plusieurs salariés par une personne capable d’utiliser correctement une IA peut séduire, ne serait-ce que pour l’éventualité d’économiser des charges salariales et de gagner du temps. Mais de nombreux événements imprévus sont à même de faire éclater la petite bulle enchantée de l’IA. Dans la section suivante, cet article nuance les bienfaits et les potentielles conséquences néfastes qu’apporterait l’IA aux studios de jeux vidéo.

Les impacts à l’échelle globale d’un studio de jeux vidéo

Les enjeux financiers

Nous venons de le dire plus haut : l’IA offre des perspectives financières en évoquant la possibilité de remplacer plusieurs personnes par une, voire deux, aux commandes d’une IA dédiée à la réalisation de leurs tâches spécifiques. En plus de la masse salariale, l’IA pourrait également drastiquement réduire les temps de développement, et donc permettre à un studio de produire davantage de jeux et donc de générer davantage de sources de revenus en ciblant plusieurs audiences dans un laps de temps réduit.

Pour reprendre l’exemple du domaine artistique, Blizzard déclarait entraîner une IA interne pour générer des concept-arts. Si le créateur d’Overwatch n’a évidemment jamais dit ouvertement quelles en seraient les conséquences sur ses effectifs, il n’est pas incohérent de penser que la création d’une IA performante pourrait déboucher sur la suppression de certains postes. Chaque branche de métier peut être affectée de la sorte : une société cherche à réduire sa dépendance en compétences strictement techniques en employant une IA spécialisée et se contente ensuite de mettre un personnel dédié à l’utilisation de cette IA, moyennant les capacités de réflexion critique que nous évoquons plus haut.

Néanmoins, les promesses d’économie faites par l’IA interrogent. Sera-t-il réellement plus économique de faire appel à une batterie d’outils sophistiqués qu’à des personnes réelles ? Les dépenses liées à l’IA ne sont pas à sous-estimer, particulièrement à long terme. L’étude de Game Only évoque notamment la prolifération d’outils ultra-spécifiques qui recouvrent chaque étape de création. Sur le papier, on peut se prendre à rêver de projets solo-dev assistés par l’IA. Mais dans la réalité, quel coût représenterait l’utilisation d’une cinquantaine d’outils ?

Quelle fiabilité pour les outils IA et quelles conséquences ?

Tous ceux qui ont utilisé ChatGPT peuvent en témoigner : il arrive que l’IA fasse des propositions inattendues. Des réponses complètement à côté de la plaque, des avis faux, voire dangereux, des synthèses emmêlées entre différentes requêtes passées… Les exemples ne manquent pas. Aussi, un studio qui envisagerait d’implanter l’IA à grande échelle devra toujours prendre garde à la fiabilité des outils qu’il se procurera. Si on reprend l’exemple de Dead Meat, le jeu utilisant un LLM pour créer des dialogues avec ses PNJ, l’impact d’une réponse totalement hallucinée et hors contexte aurait un impact très négatif sur l’immersion du joueur dans son enquête. Pire, elle pourrait perturber sa réflexion et réduire l’expérience à néant. De fait, une IA trop peu performante représente une perte de temps et d’argent, ce qui est particulièrement fâcheux dans un milieu aussi précaire que le jeu vidéo.

Risque d’une uniformisation des pratiques

Un autre fait évident que tout utilisateur d’IA a pu vérifier est que l’IA a son propre style. Un lecteur au regard aiguisé peut tout à faire repérer un texte écrit par ChatGPT de même que les images générées par ce dernier ont toutes cet étrange filtre jaune très reconnaissable.Ceci étant, plusieurs professionnels pointent du doigt un danger d’uniformisation des pratiques, aussi bien dans le milieu du jeu vidéo que dans les autres industries créatives. Le raisonnement est que si l’ensemble des créateurs emploient les mêmes IA sans faire en sorte d’ajouter leur propre vision créative, les futures productions finiront par toutes se ressembler, impactant directement la diversité pourtant essentielle qui fait partie de chaque milieu artistique. Cette forme de conformisme pourrait même se retrouver dans les parties moins visibles du secteur des jeux vidéo, dans le code de chaque jeu par exemple. La contextualisation dans le cadre de l’utilisation d’une IA est essentielle, peu importe son cadre, car c’est elle qui permet de conserver une forme de spécificité.

Les enjeux réputationnels, l’IA sous le feu des critiques

L’IA n’est pas sans risque. On parle beaucoup des problèmes de confidentialité qui entretiennent un flou artistique relativement dangereux sur la question de la gestion des données chargées dans une IA mais un autre aspect doit être pris en compte : la réception du public. Les milieux artistiques entretiennent une relation très sensible entre l’IA et la réaction des consommateurs car ces derniers sont souvent attachés à la créativité humaine et peuvent être très virulents envers des œuvres basées sur l’IA, même si ce n’est qu’en partie. Certains refusent tout net de soutenir, d’une façon ou d’une autre, de telles œuvres, refusant de cautionner ce qu’ils considèrent comme une atteinte à la création humaine et à l’emploi des artistes.

Aucun jeu n’échappe à cela, même les plus populaires. Clair Obscur avait notamment été critiqué par certains joueurs qui avaient repéré certaines affiches générées par IA dans la première zone du jeu. Ainsi, même le plus petit détail peut être sanctionné.

Que l’on soit d’accord ou non avec ces prises de positions, il est important pour un studio d’éviter toute forme de bad buzz. Bien sûr, il n’est pas dit que les joueurs strictement anti-IA représentent la majorité des consommateurs mais à l’ère des réseaux sociaux où toute opinion peut très vite trouver une caisse de résonance et s’amplifier, la prudence reste de mise. Le milieu du jeu vidéo est d’autant plus sujet à ces controverses en raison de la précarité de certains emplois.

Dans le domaine des serious games, l’emploi de l’IA doit également être soigneusement pensé. L’association d’une IA avec un serious game peut, chez certains, entraîner immédiatement une réaction de rejet et une remise en cause de la valeur même des informations délivrées par le projet en question.

A quel point sommes-nous prêts à accepter l’incursion de l’IA dans les jeux vidéo ?

Le potentiel de l’IA est réel entre réduction des coûts et des délais, mais son impact reste encore difficile à anticiper. S’il y a clairement une offre pour faciliter, automatiser, voire remplacer, les métiers du jeu vidéo, reste encore à savoir si les outils qui fleurissent chaque jour sauront être aussi compétents que des humains spécialistes de leur domaine. Et même dans l’hypothèse où ceci devrait arriver : à quel point sommes-nous prêts à l’accepter ? Le public des jeux vidéo est en partie composé de personnes très attachées à la valeur ajoutée de la création humaine et qui refusent par principe de consommer un jeu vidéo réalisé avec de l’IA. Ainsi, cet enjeu réputationnel doit rester à l’esprit des studios, d’autant plus que des plateformes comme Steam imposent de signaler quand de l’IA a été utilisée dans la création d’un jeu : toutes les économies du monde ne valent pas grand-chose si, au final, les ventes de jeu ne suivent pas.

Un article de notre rédacteur Henri BAZIRE.