Depuis l’explosion de l’industrie au cours des années 70 et 80, les jeux vidéo ont régulièrement fait l’objet de débats plus ou moins passionnés. Le sujet de la violence supposément générée par les jeux vidéo est probablement le plus récurrent, en témoignent les récentes propositions d’Emmanuel Macron sur l’idée de restreindre leur accès aux moins de 15 ans. Néanmoins, les discussions les plus houleuses autour du jeu vidéo se retrouvent également entre les joueurs eux-mêmes.
Comment les questions idéologiques s’invitent chez les joueurs et les studios
Depuis une quinzaine d’années et notamment la controverse du Gamergate, les gamers s’affrontent régulièrement sur les sujets de DEI (acronyme anglais pour diversité et inclusion) émanant des productions de différents studios. Avec la place prépondérante des réseaux sociaux de nos jours, les débats autour de la représentation des minorités ou du traitement de sujets sociétaux dans les jeux vidéo ne se cantonnent plus aux discussions sur des forums spécialisés : ils investissent désormais des plateformes grand public où tout le monde peut observer et participer aux discussions, avec des rhétoriques plus ou moins apaisées.
Jusqu’alors cantonné aux réseaux sociaux, le sujet de cette “guerre culturelle” dans le jeu vidéo a récemment éveillé l’attention des professionnels du secteur. L’Observatoire Européen du Jeu Vidéo a notamment publié une étude complète sur le sujet en proposant plusieurs cas pratiques de jeux ayant provoqué des polémiques liées aux thématiques susmentionnées.
Quelle forme prennent ces polémiques ? Que révèlent-elles des joueurs ? Quels sont les enjeux associés à ces prises de position pour les studios ? Analyse de ce sujet hautement inflammable de la gamosphere.

Un prisme de jugement inédit
Encore récemment, la qualité d’un jeu vidéo était jugée sur la seule base de critères strictement techniques : entre autres, sa direction artistique, l’intérêt de ses graphismes, sa bande-son et, bien sûr, son gameplay. Cependant, avec la montée en puissance des productions et le développement d’une scène indépendante de plus en plus forte, les jeux vidéo ont cherché à séduire leur public en développant leur narration et en créant des histoires émotionnelles, engageantes, servies par des protagonistes mémorables qui allaient contribuer à leur succès.
Et comme au cinéma ou en littérature, l’histoire d’un jeu vidéo peut également véhiculer des messages à portée politique ou tout du moins, illustrant l’appartenance de ses auteurs à un camp idéologique bien défini : rapport aux minorités, point de vue sur l’immigration, droits des personnes trans, féminisme, écologie, économie… tous les sujets habituellement abordés et débattus lors de soirées entre amis ou de face-à-face télévisés se retrouvent brusquement exposés dans le jeu vidéo.
Quelques exemples :
- Assassin’s Creed Shadows se passe dans le Japon de la fin du XVIème siècle et propose notamment d’incarner Yasuke, samouraï d’origine africaine exposé au racisme inhérent de l’époque.

- Caravan Sandwich est un jeu d’aventure se passant dans un futur où une partie de l’humanité a migré sur une planète désertique : le pronom iel est employé pour certains personnages tandis que d’autres ont des modèles de familles sortant du cadre hétéronormé.
- Call of Duty est depuis longtemps une forme de soft power américain utilisé pour présenter une version très patriotique du militarisme des États-Unis avec des intrigues hollywoodiennes construites autour de héros de guerre modernes.
- Escape from Ever After propose une satire du monde du travail et du capitalisme de façon générale, critiquant les méthodes des entreprises et leur impact sur l’environnement.
L’avantage est qu’à de rares exceptions près, n’importe quel genre de jeu vidéo peut s’adapter pour véhiculer un message, peu importe lequel. Un RPG classique peut devenir une réflexion intense sur le capitalisme et le communismes, à l’image de Disco Elysium, tandis qu’un shooter online peut célébrer la Gay Pride au mois de juin, comme le fit régulièrement Overwatch en son temps. Des initiatives qui ne sont, pour autant, pas toujours du goût de tous.
Le jeu vidéo : miroir d’une nation divisée
Les réactions des joueurs peuvent être très variables en fonction de leurs convictions personnelles et politiques mais on distingue généralement deux grandes catégories :
- Un camp progressiste, très favorable à la diversité et à l’inclusion et aux intrigues évoquant les minorités ethniques et sexuelles, les questions écologiques et la remise en cause du modèle capitaliste. En toute logique, ces joueurs votent davantage à gauche, portés par des idées progressistes comme les démocrates américains.
- Un camp conservateur, plutôt hostile à ces jeux qu’ils considèrent comme trop militants et trop peu concentrés sur le plaisir de jeu. Cette hostilité est directement liée aux convictions politiques de ces joueurs qui voteront davantage à la droite de l’échiquier politique de leur pays.
Ces deux groupes aux idées souvent diamétralement opposées sont susceptibles d’échanger des propos parfois très virulents sur les réseaux sociaux, un joueur de tel ou tel jeu étant automatiquement considéré comme aligné avec telle ou telle position politique ou idéologique. Ces deux camps trouvent parfois des porte-paroles en la personne de certains créateurs de contenus revendiquant ouvertement leurs opinions politiques à travers des sujets identifiés.
Stellar Blade avait par exemple fait débat quant à la sexualisation des personnages féminins dans les jeux vidéo avec une héroïne aux courbes généreuses, exactement comme Tomb Raider et son héroïne, Lara Croft, en son temps. Certains joueurs interrogeaient la pertinence d’une héroïne aux allures de pin-up dans une aventure évoquant une invasion extra-terrestre tandis que d’autres célébraient au contraire d’avoir un personnage attirant et conforme aux standards de beauté généraux.
De façon générale, le traitement des protagonistes féminines est souvent débattu, entre ces deux camps : l’un regrette la réduction des personnages féminins à des héroïnes sexualisées, uniquement mises en valeur par leur physique, tandis que l’autre déplore la recherche permanente de physiques dits “alternatifs” et éloignés des standards de beauté modernes. On retrouve d’ailleurs régulièrement des joueurs proposant des versions “améliorées” des héroïnes de jeux vidéo en ayant recours à l’intelligence artificielle (IA).

Cette analyse des joueurs va parfois bien au-delà des jeux en eux-mêmes et débordent jusque dans la perception des développeurs et des studios. Récemment, Clair Obscur : Expédition 33 a fait énormément parler de lui pour des raisons plus ou moins évidentes. Dans un premier temps, la qualité indéniable du titre l’a propulsé dans le top des ventes jusqu’à lui faire remporter le prestigieux GOTY (Game of the Year) aux Game Awards à Los Angeles. Mais un autre son de cloche a également retenti avec d’autant plus de force que la popularité du jeu grandissait : certains joueurs ont émis des critiques quant à la composition des équipes de Sandfall Interactive, le studio derrière Clair Obscur. Une catégorie de joueurs a exprimé un certain malaise face à une équipe trop peu diversifiée en termes d’origine ethnique, alimentant des débats farouches entre les joueurs français. Certains ont célébré le fait qu’un jeu français ait remporté le précieux GOTY, d’autant plus que les Game Awards ont tendance à privilégier les blockbusters américains et japonais, mais d’autres se sont inquiétés des élans anti diversité et inclusion qui ont parfois été entendus. Le débat s’est d’autant plus accentué que des personnalités politiques de bords politiques très éloignés se sont emparés de la question.
Tout l’enjeu ici est que les joueurs interprètent les jeux vidéo comme des œuvres à messages, qu’ils soient volontaires ou non. Une problématique d’autant plus sensible dans un contexte de polarisation politique exacerbée dans la plupart des pays occidentaux. Chaque jeu est désormais scruté doublement à la loupe : avoir d’excellents graphismes et un gameplay de qualité est une chose, s’adapter aux convictions d’une audience en est une autre. Des groupes de joueurs se sont même mis à traquer les jeux soupçonnés d’être trop idéologiques et à les répertorier dans des bases de données destinées à informer les autres joueurs.
Des studios tiraillés entre convictions et marché
Si tout le monde s’accorde à dire que le jeu vidéo est un produit culturel majeur, il est encore plus indéniable qu’il est un business florissant et très compétitif. Les studios peuvent difficilement faire abstraction des lois du marché quand ils produisent leurs jeux, ce qui implique de plus en plus de prendre en considération les attentes des joueurs aussi bien en termes de gameplay que de diversité, d’inclusion et d’autres questions d’impact social (représentation des femmes, LGBTQ+, Handicap…).
En clair, certains studios sont amenés à faire des choix entre satisfaire une demande de représentation de telle ou telle minorité du côté progressiste ou à l’inverse, respecter une vision plus conservatrice chère à l’autre catégorie de joueurs que nous évoquions plus haut. Les deux camps étant très polarisés, en choisir un revient presque automatiquement à s’aliéner l’autre, posant des problématiques financières et réputationnelles pour les studios, surtout les structures indépendants qui revendiquent davantage de liberté créative et d’expression dans leurs idées politiques.
Une liberté pouvant coûter cher. L’année dernière, une polémique avait opposé l’éditeur Dear Villagers qui avait notamment publié Caravan Sandwich quand l’une des développeuses du jeu s’était ouvertement réjouie de l’assassinat de Charlie Kirk, proche de Donald Trump et figure célèbre de la droite conservatrice américaine. Dear Villagers s’est alors désolidarisé strictement des positions de la développeuse afin de protéger sa réputation. Dans un exemple moins extrême mais plus sournois, Ubisoft a été la cible de critiques virulentes sur sa politique Diversité & Inclusion (DEI), certains joueurs estimant que la mauvaise passe du studio français est en grande partie liée à leurs initiatives de représentation dans différents jeux.
Il convient néanmoins de relativiser l’impact commercial de ces prises de positions des joueurs : Hogwarts Legacy, l’adaptation de l’univers de Harry Potter dans une aventure en monde ouvert, avait soulevé une vive polémique liée aux déclarations de J.K. Rowling sur les droits des personnes trans. Une communauté avait en effet appelé à boycotter le jeu développé par Avalanche Software, ce qui ne l’a pas empêché de se vendre à plus de 40 millions d’exemplaires.
Malgré cela, le problème reste le même, à savoir qu’en plus de devoir produire un jeu capable de se démarquer dans un secteur de plus en plus encombré (en 2025, Steam, la principale plateforme de ventes de jeux PC a enregistré 20 000 nouveaux jeux), les studios doivent désormais prendre en compte la façon dont les joueurs interpréteront leurs productions, qu’elles aient des revendications ou non. Un sujet d’autant plus délicat que peu de joueurs font la nuance entre les positions d’une personne individuelle au sein d’un studio et celle d’une société dans son ensemble. De même, la nuance entre liberté artistique et revendication politique n’est pas toujours faite, ouvrant la porte à des polémiques qui n’ont jamais été voulues par les développeurs qui se retrouvent malgré tout sous le feu de critiques de tel ou tel camp.
Le jeu vidéo est-il politique ? Doit-il l’être ?
Ces deux questions pourraient résumer les différentes positions prises par les joueurs. Comme dans d’autres industries culturelles et créatives, les jeux vidéo sont des vecteurs, intentionnels ou non, de transmission de messages et d’idéaux politiques. Certains joueurs vont se sentir alignés ou attaqués par ces messages et réagir en conséquence, soit par un achat et une défense d’un jeu sur les réseaux sociaux, soit par un appel au boycott. Si l’impact commercial n’est pas toujours évident à mesurer, l’impact réputationnel peut être un véritable enjeu pour les studios. Et même sans évoquer des questions purement commerciales, la santé mentale des développeurs d’un studio mérite d’être prise en compte quand ces derniers se trouvent pris dans des batailles idéologiques, d’autant plus quand on connaît la violence dont les réseaux sociaux sont capables.
Un article de Henri BAZIRE.
Podcast de France Inter à écouter ici avec Olivier Mauco, créateur de jeux vidéo et chercheur en sciences politiques, enseignant à l’Université Paris-Dauphine en économie du jeu vidéo, fondateur de l’Observatoire Européen des Jeux Vidéo.
